Eros et Civilisation (2)

Extrait :

Les principes et les vérités de la sensibilité fournissent le contenu de l'esthétique et l'objectif et le but de l'esthétique est la perfection de la cognition sensible. Cette perfection est la beauté. Ici se trouve franchi le pas qui transforme l'esthétique, science de la sensibilité, en science de l'art et l'ordre de la sensibilité en ordre de l'art... Dans la mesure où la philosophie a accepté les règles et les valeurs du principe de réalité, la revendication d'une sensibilité libérée de la domination de la raison n'a pas trouvé de place dans la philosophie ; considérablement transformée, elle a trouvé refuge dans la théorie de l'art. La vérité de l'art est la libération de la sensibilité par sa réconciliation avec la raison : c'est la notion centrale de l'idéalisme esthétique classique : dans l'art, la pensée se trouve incorporée dans le beau artistique, et la matière, au lieu d'être déterminée par elle du dehors, possède sa propre liberté : le naturel, le sensible, les mouvements de l'âme, ont en eux-mêmes leur mesure, leur but, leur accord, et si, d'une part, l'intuition et le sentiment reçoivent un caractère de généralité, qui les fait participer de l'esprit, la pensée, de son côté, ne renonce pas seulement à son hostilité à l'égard de la nature, mais s'y épanouit et s'y détend, en même temps que le plaisir et la jouissance se trouvent justifiés et sanctionnés, de sorte que nature et liberté, sensibilité et concept viennent se placer sur le même rang, acquièrent les mêmes droits, se fondent en une unité indissoluble. L'art défie le principe essentiel de la raison : en représentant l'ordre de la sensibilité, il fait appel à une logique taboue, la logique de la satisfaction qui s'oppose à la logique de la répression. Derrière la forme esthétique sublimée apparaît le contenu non-sublimé : le rattachement de l'art au principe de plaisir. L'investigation des racines érotiques de l'art joue un grand rôle dans la psychanalyse ; cependant ces racines sont dans l'œuvre et le rôle de l'art plutôt que dans l'artiste. La forme esthétique est une forme sensible, la forme constituée par l'ordre de la sensibilité. Si la « perfection » de la cognition par les sens est définie comme la beauté, cette définition contient encore la liaison interne avec la satisfaction instinctuelle, et le plaisir esthétique est encore le plaisir. Mais, l'origine sensuelle est « refoulée » et la satisfaction est déplacée dans la forme pure de l'objet. En tant que valeur esthétique, la vérité non-conceptuelle des sens est admise et sa liberté à l'égard du principe de réalité est garantie au « libre jeu » de l'imagination créatrice. Dans ce domaine, une vérité avec des critères très différents est reconnue. Cependant, puisque cette autre réalité « libre » est attribuée à l'art, et son expérience à l'attitude esthétique, elle est sans conséquence et n'engage pas ordinairement l'existence humaine ; elle est « non-réelle »...

Herbert Marcuse - Éditions de Minuit