Tinguely l'énergétique de l'insolence

Extrait :

Un des moteurs de l'énergétique tinguelyenne est une curiosité dont l'étendue et l'avidité n'épuisent pas la nature. Il faudrait presque discerner chez cet artiste une curiosité égalitaire, marquée par la propension, tôt déclarée, à conférer au registre du banal et du familier autant de dignité qu'à l'objet prestigieux. C'est le côté chineur, Compagnon d'Emmaüs de Tinguely, ce qui le rapproche de son comparse Daniel Spoerri et, de ce point de vue seulement, de Dubuffet. « S'il est donné de révéler pour une chose belle et exaltante quelque objet qui naguère faisait horreur, c'est tout gain » : ce mot du promoteur de l'art brut pourrait être contresigné par le sculpteur des Balouba et de l'Enfer. Comme Schwitters, et même plus résolument que lui, comme le Spoerri de la Topographie anecdotée du hasard et des tableaux-pièges, Tinguely accepte l'objet, le fragment, le débris sous tous ses aspects : consistance, usure, odeur, l'objet trivial qui ne doit, après tout, sa banalité et le mépris dans lequel on le tient qu'au fait que la combinaison de molécules qu'il représente est plus fréquente que d'autres, tout en restant intrinsèquement aussi noble que des plus flatteuses. Il y a chez Tinguely, démocrate, en quelque sorte, dans ses attirances matérielles comme il l'est dans ses options politiques et sociales, le sentiment d'une confraternité égalitaire entre les choses, avec les choses. Est-ce solliciter à l'excès cette tendance que d'apercevoir dans son œuvre, en marge de son animation mécanique, une sorte d'animisme ? Allons plus loin : il n'est pas jusqu'aux artistes, ses amis, qu'il invite à collaborer à ses entreprises, et au public qu'il fait participer à l'animation de certaines de ses sculptures, qui ne prennent rang, comme élément humain, presque dans une cordiale confraternité parmi les éléments de toutes sortes qui s'y trouvent intégrés. L'élément de base, c'est la ferraille : tôle découpée, tôle déployée, fil de fer, fer à béton, plaques et gueuses de fonte, tubulures et poutrelles, et naturellement toute la casse. La ferraille est la vraie mariée de Tinguely : la ferraille mise à nu par son convulsionnaire même, pour transposer Duchamp, parrain malgré lui de toute une génération de « nouveaux réalistes » et d'artistes « pop » ou plus généralement non conformistes des années 50 et 60 ; Duchamp qui se déplaçait pour les expositions de Tinguely, auquel il a très vite marqué une estime particulière...

Michel Conil Lacoste - Les éditions de la Différence