Le Déclin du mensonge



Extrait :

Goûter la nature ! Heureusement, j'ai perdu cette faculté. On prétend que l'art nous fait aimer la nature davantage, nous révèle ses secrets, et qu'en étudiant Corot et Constable nous découvrons en elle des choses qui nous avaient échappé. D'après moi plus nous étudions l'art et moins nous nous soucions de la nature. L'art ne nous apprend d'elle que son manque de but, ses curieuses cruautés, son extraordinaire monotonie, son caractère absolument inachevé. La nature a de bonnes intentions, certes, mais elle ne peut les mener à bien. Quand je regarde un paysage, je n'espère pas voir tous ses défauts. Il est d'ailleurs heureux que la nature soit si imparfaite, sans quoi nous n'aurions pas d'art du tout. L'art est notre noble protestation, et notre vaillant effort pour remettre la nature à sa place ! Quant à l'infinie variété de la nature... on ne la rencontre pas dans la nature ; c'est un pur mythe né dans l'imagination, la fantaisie ou la cécité cultivée des gens qui la regardent... Elle offre si peu de confort. L'herbe est dure, humide, pleine de mottes et d'épouvantables insectes noirs. Le plus humble ouvrier fabrique chez William Morris un fauteuil plus confortable que ne pourrait le faire toute la nature. Elle pâlit devant les meubles de la rue d'Oxford et je ne m'en plains pas : avec une nature confortable, l'humanité n'aurait pas inventé l'architecture, et justement je préfère les maisons au plein air ! Les maisons nous offrent les meilleures proportions. Tout y est accommodé, subordonné à notre usage et à notre plaisir. L'égoïsme même, si indispensable à la dignité humaine, résulte entièrement de la vie d'intérieur. En dehors des portes on devient abstrait, impersonnel, votre individualité vous lâche... Et puis la nature est si insensible ! Je sens, quand je me promène dans ce parc, que je ne lui importe pas plus que le bétail qui broute sur le talus, ou la pervenche qui fleurit dans le fossé. La nature hait l'intelligence, rien de plus évident... Une lecture assidue de Balzac transforme nos amis vivants en ombres et nos connaissances en ombres d'ombres. Ses caractères ont une vie enflammée. Ils nous dominent et défient le scepticisme. Un des plus grands malheurs de ma vie est la mort de Lucien de Rubempré et je n'ai jamais pu me débarrasser complètement du chagrin qu'elle me causa. Elle me tourmente dans mes instants de plaisir. Je me rappelle cette mort quand je ris. Mais Balzac n'est pas plus un réaliste que Holbein. Il créait de la vie, il ne copiait pas la vie... Quoique cela semble un paradoxe, et les paradoxes sont toujours dangereux, il n'en est pas moins vrai que la vie imite l'art beaucoup plus que l'art n'imite la vie...

Oscar Wilde - Éditions Allia